Booba et Kaaris : c’est sur le béton qu’ils ont poussé mais c’est à Créteil qu’ils sont jugés

6 septembre, Tribunal de grande instance de Créteil. Pour l’un des avocats de la défense, hier s’ouvrait "le vrai, le seul procès, pas le tribunal de l’opinion publique et médiatique".

9h16. "J’suis trop en avance pour leur demander l’heure", disait Booba. Ben nous, si on avait su, on ne serait pas venus avec autant d’avance. De toute évidence, l’engouement n’est pas le même en ce jeudi pluvieux qu’il ne le fut le 4 août caniculaire dernier. Arriver quatre heures avant le début de l’audience, c’était peut-être légèrement surestimer la portée du procès qui se tient aujourd’hui.

Hier matin, dans la Salle des pas perdus du tribunal de Grande instance de Créteil, personne ne prononce les noms de Booba et Kaaris. On discute garde partagée, ventes d’appartements, on s’inquiète d’avis d’expulsions, on joue à Candy Crush sur des iPads, on boit du mauvais café, et on se remercie pour les plaidoiries.

9h45. Le premier T-shirt brandé UKT (Unkut), la marque de Booba, pointe le bout de son nez dans le tribunal. Un fan de la première heure, venu avec sa compagne, elle aussi mordue du Duc de Boulogne. Ils sont venus pour soutenir leur rappeur préféré, et assister à une audience pour la première fois. Ils ont manqué celle du 4 août. Une gardienne de la paix les reconnaît : "alors, on prend les mêmes et on recommence ?" "Ben oui, on retente notre chance !"

10h23. Le temps est bien long. L’occasion de se remémorer les faits. Les deux hommes risquent jusqu’à dix ans de prison ferme. Le groupe Aéroports de Paris a déposé plainte pour "trouble à l’ordre public" et "mise en danger de la vie d’autrui" contre onze individus, parmi lesquels Booba, 41 ans et Kaaris, 38 ans. En cause, une bagarre survenue le 1er août dernier.

Le hasard fait parfois mal les choses puisque les deux ennemis jurés étaient enregistrés sur le même vol en partance pour Madrid, où ils devaient chacun donner un concert le soir même, dans deux discothèques différentes. Des dizaines de coups-de-poing, de pieds, de jets de flacons de parfum, la dégradation d’une boutique duty-free et plus 50 000 euros de dégâts plus tard : la fermeture temporaire du terminal est ordonnée.

La scène est filmée et diffusée sur des réseaux sociaux qui s’affolent et toute la bande est placée en garde à vue. Chacun des clans assure que l’autre a commencé et qu’il n’a fait que répliquer. C’est tout l’enjeu du procès qui se déroule aujourd’hui. C’est presque aussi simple que : "qui a donné le premier coup ?" Les Aéroports de Paris et la SDA, une société de distribution aéroportuaire, se sont constituées parties civiles.

Craignant de nouveaux dérapages, lors de l’audience en comparution immédiate le 3 août, la juge avait pris la décision de les placer tous deux en détention provisoire en attendant leur procès jeudi 6 septembre. La "team Booba" est alors incarcérée à Fleury-Mérogis, celles de Kaaris à Fresnes. La séparation est justifiée par "l’animosité persistante entre les deux groupes".

Le 22 août dernier, la Cour d’appel de Paris avait autorisé leur remise en liberté sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter le territoire français, après qu’ils se sont acquittés d’une caution de 30 000 euros. Après tout, qu’est-ce qu’ils allaient faire de toute cette oseille ?

"Papa il est parti en thalasso"

10h55. Petit tour sur le compte Instagram de Kaaris. De toute évidence, le Sevranais, âgé de 38 ans, mise tout sur l’image du bon père de famille. "Une semaine qu’elle me demande où j’étais, comment expliquer à un ange où j’étais", s’interrogeait-il dans la légende d’une vidéo aux côtés de sa fille, accompagnée du hashtag #lesangesnecomprennentpaslinjustice. "Papa il est parti en thalasso." Parallèlement, Abdel, le manager de Kaaris, donne une interview à Thierry Demaizière et accuse Booba d’avoir fait le premier pas.

Tout est calculé au millimètre près. Il est évident qu’il veut donner l’image d’un chef d’entreprise et d’un père de famille exemplaire. En revanche, du côté de Booba, de trois ans son aîné, le mot d’ordre est vraisemblablement : rester "na-tu-rel". Sur ses stories, la veille du procès, gros rap, verres de vin et bouteilles de whisky. Un message : "parfois t’as pas besoin d’un plan frérot, suffit d’avoir des couilles". De surcroît, un montage de sa tête sur une statue d’un homme nu titré "La bit-zer à Victor Hugo". Classe.

La provocation est de mise. Pourtant, les deux groupes ennemis encourent une peine de dix ans ferme et 100 000 euros d’amende. Booba n’a pas manqué de rappeler qu’il trouvait cela démesuré.

Deux stratégies bien distinctes se sont dessinées avant le procès et se poursuivront dans le prétoire.

On juge des stars et cela se voit

12h55. Les couloirs du Palais se remplissent. "Wesh, tu crois que je vais passer à la télé ? Ma mère elle sait pas que jsuis là", scande une jeune fille de 19 ans, fan de Booba, à son amie. Se sont pressés des étudiants en fac de droit, des fans de la première heure, des curieux habitués des prétoires… Mais seuls vingt chanceux pourront pénétrer dans la salle. Parmi eux, Adèle et Noé, un frère et une sœur, la vingtaine. On jurerait qu’ils sont plutôt du genre à écouter du Pierre Bachelet. Pourtant, ce sont de "gros fans". Ils sautent de joie en pénétrant dans la salle d’audience. Les caméras des chaînes TV se massent devant le portique de sécurité.

13h15. Deux boxes en verre distincts se faisant face sont disponibles. Pourtant, c’est dans la salle, sur le même banc, que les "bandes à Booba et à Kaaris" se tiennent. Les deux leaders ne sont pas côte à côte, ils sont séparés par trois autres prévenus. Les deux clans sont clairement scindés en deux. L’audience tarde à démarrer. Dès sa première prise de parole, la présidente leur demande à tous de ne pas interagir les uns avec les autres.

Si ce sont Elie Yaffa, Okou Gnakouri et leurs proches qui sont jugés aujourd’hui, ce sont bel et bien les médiatiques Booba et Kaaris qui se tiennent devant la Cour. Au bout de plusieurs heures, leurs avocats respectifs ont troqué leurs noms de naissance pour leurs blazes de rappeurs. Dans la salle, les fans ont bien du mal à s’attacher aux faits, ils viennent soutenir leur idole. Tout le monde le sait, le second doit son succès au premier, et vraisemblablement les connaisseurs ont choisi leur camp en fonction.

© Pierre Zonzon/GC Images - David Wolff-Patrick/Redferns via Getty Images

14h00. De multiples suspensions de séances ont lieu. Les avocats de la défense plaident la nullité du procès-verbal de comparution immédiate. Selon eux, plusieurs prévenus ont été notifiés de leurs droits avec un retard important, allant parfois jusqu’à plus d’une heure et demi. Ils contestent l’accès au cédérom de vidéosurveillance, qu’ils jugent là encore tardif. Enfin, un prévenu haïtien ne parlant pas le français n’a pas eu droit à l’interprète que la loi exige qu’il ait.

Le procès est interrompu pour aller chercher un interprète à l’accusé. Mais la personne envoyée parle un anglais plus qu’approximatif. De type accent grossier et traduction littérale. Il marmonne trois mots puis lance qu’il “ne parle pas assez bien anglais pour faire ça”. Les rires fusent dans la salle. De surcroît, tout le monde soupçonne le prévenu, le rappeur dit “Gato da Gato”, de comprendre parfaitement le français, puisqu’il répond aux questions avant même qu’elles ne lui soient traduites.

Les rires fusent dans la salle. Peu après, les enceintes de la salle diffusent par inadvertance quelques secondes d’un morceau de Booba. "MDR", "wesh c’est toujours comme ça les procès ?" , "non mais c’est une caméra cachée là" : les non-initiés peinent à ne pas se moquer.

"Ouaaah, j’ai bien fait d’arriver maintenant, c’est le feu"

17h05. Il faut dire que les cafouillages sont multiples. L’examen des vidéos de caméras de surveillance de l’aéroport est long. Très long. Et fastidieux. Les esprits s’échauffent. Du côté de la défense de Kaaris, on lance au camp Booba : "c’est votre vérité, c’est pas la vérité. C’est une vérité d’avocat, ça va pas plus loin". CQFD. Entre les prévenus, l’indifférence règne, mais entre les avocats de la défense des camps adverses, le ton monte. La tension est palpable et les invectives fusent. "Ouaaah j’ai bien fait d’arriver maintenant, c’est le feu", déclare une adolescente qui a pu pénétrer dans la salle, après que des déçus rongés par l’ennui l’ont quittée.

17h45. "Si j’avais su, j’aurais changé mes billets", avait déclaré Booba lors de sa première audience. Cette fois, il n’a pas pipé mot. Il a répondu aux questions qui lui ont été posées mais n’a pas souhaité s’exprimer plus quand il en a eu l’occasion. En effet, peu après 17 heures, les onze prévenus ont eu la possibilité de prendre la parole. Tous ont refusé, Booba le premier, expliquant vouloir attendre le visionnage des caméras de vidéosurveillance de l’aéroport, à l’exception de Kaaris, qui a présenté des excuses :

"Je trouve vraiment que ce qui s’est passé n’est pas bon. Je regrette et je présente mes excuses aux familles et aux enfants, qui étaient là. […]

Je présente mes excuses aux magasins [qui ont subi des dégâts, ndlr] et j’espère que les vidéos vont permettre de montrer la vérité de ce qui s’est passé à Orly. Je ne suis pas à l’origine de cette rixe. Je suis dans une position d’apaisement. Pour moi, la page est tournée."

via GIPHY

18h03. Les esprits s’échauffent. La présidente s’agace lorsque celui qui se fait appeler "Le Duc" refuse de se lever à chaque fois qu’il est invité à parler. Le clan de Kaaris est à gauche de la salle, celui de Booba à droite. Lors des suspensions de séance, aucun mot ni regard n’est échangé entre les deux. L’indifférence semble de mise. Les proches de Booba font bloc : son clan semble n’être qu’un seul corps, pour empêcher "B2O" vêtu d’une chemise à carreaux, d’être pris en photo. Mais l’ambiance est plutôt détendue. Entre plusieurs accolades sur l’épaule, il fait même plaisir à de jeunes fans. "Ouah j’ai B20 à un mètre de moi !" Une adolescente tente sa chance, parvient à checker Elie Yaffa. Elle saute de joie, se rue sur son téléphone, passe un appel : "MEUF, j’ai le Duc EN FACE DE MOI, je l’ai touché. Sur ma vie".

À l’inverse, vêtu d’une chemise blanche, Kaaris s’entretient avec ses avocats. Les discussions paraissent sérieuses. Il permet de se rappeler qu’on est en train d’assister à un jugement, puisque l’hystérie collective et la starification de ce prétoire ont tendance à le faire oublier.

L’examen minutieux des caméras de surveillance se fait seconde par seconde. Booba provoque des rires en commentant un extrait : "c’est peut-être moi, mais moi j’me reconnais pas."

21 heures et des poussières. L’audience se poursuit autour du visionnage des images de caméras de vidéosurveillance. Booba fait enfin l’aveu d’avoir donné le premier coup, mais assure qu’il s’agissait "d’un coup sans conviction. "Le premier coup, je ne le touche pas. C’est un coup d’intimidation, un coup sans conviction pour lui faire peur. Parce que je me suis senti encerclé…", déclare-t-il, provoquant un grand "MDR" sonore dans la salle.

Tard dans la nuit. Le procureur a requis une peine de douze mois de prison avec sursis à l’encontre des deux pontes du rap, estimant que Booba a porté le premier coup, mais que son ex-poulain a provoqué la rixe. Il les a qualifiés de "petits bourgeois du clash", "d’artistes qui n’assument pas" et "offrent un spectacle vulgaire". Notre question préférée : qu’est-ce que la juge va faire de tout ce qu’elle a entendu à Créteil ? Réponse le 9 octobre.

via GIPHY