"J’ai fait une grosse bêtise", Alexandre Benalla sort de son silence

Alexandre Benalla parle pour la première fois au journal Le Monde. Plus d’une semaine après le début de l’affaire qui ébranle l’Élysée, l’ex-collaborateur évoque "une grosse bêtise".

(Photo by Patrick Aventurier/Gamma)

La barbe rasée, l’ancien chargé de mission de l’Élysée accusé d’avoir violenté deux manifestants lors de la manifestation du 1er mai 2018 explique ne pas ressentir avoir trahi l’Élysée : "Je n’ai pas le sentiment d’avoir trahi le président de la République, j’ai le sentiment d’avoir fait une grosse bêtise. Et d’avoir commis une faute. Mais cette faute, elle est plus d’un point de vue politique : je n’aurais jamais dû aller sur cette manifestation en tant qu’observateur, puis j’aurais, peut-être, dû rester en retrait."

"Je n’ai pas le sentiment d’avoir trahi le président de la République, j’ai le sentiment d’avoir fait une grosse bêtise."

Après être revenu sur le début de sa rencontre avec Emmanuel Macron à l’été 2016, Alexandre Benalla a affirmé que sa relation avec le président était très professionnelle et respectueuse, "Je l’ai toujours vouvoyé, il est président de la République, pas de familiarité entre lui et moi."

Une arme mais dans le QG uniquement

Alexandre Benalla explique avoir fait une première demande pour une arme au ministère de l’intérieur, fin 2016. La demande lui est refusée, "il y a deux cents personnes qui bossent au QG, représentant une "cible molle", comment les protéger de la menace terroriste ou même d’un fou ? Donc on fait la demande d’acquérir et détenir des armes dans le QG. Et on obtient finalement de la Préfecture de police l’autorisation de détenir des armes, des Glock 17 de mémoire, mais dans le QG uniquement."

Selon certains médias, l’homme de 26 ans aurait oublié une arme sous une selle de scooter lorsque qu’il escortait le candidat Emmanuel Macron sur le plateau de France 2 le 26 novembre 2016.

"Il n’y a pas d’amateurisme là-dedans, au contraire."

Il affirme ne jamais être sorti avec son arme en dehors du QG, "Non, jamais. On n’est pas mabouls, il y a un risque pour la réputation du candidat…". Concernant son autorisation de port d’arme, il assure être compétent : "Je suis inscrit dans un club de tir depuis des années et je suis un réserviste de la gendarmerie. Il n’y a pas d’amateurisme là-dedans, au contraire. Et si le préfet de police a accordé l’autorisation, c’est qu’il estimait bien qu’il y avait une menace."

Il refait une demande une fois à l’Élysée auprès du ministre de l’intérieur par courrier. Elle est refusée. Il décide alors de passer directement par Patrick Strzoda, son supérieur hiérarchique. Finalement on lui autorise à acquérir un Glock dans l’exercice de sa mission.

Il s’occupait des "affaires privées"

Alexandre Benalla s’occupait des "affaires privées" du président. "Parce qu’il a une vie à côté de ses fonctions, avec Brigitte Macron, celle d’un Français normal. Il va au théâtre, au restaurant, part en vacances… Je suis toujours présent, avec le groupement de sécurité de la présidence de la République (GSPR) et le service privé du président."

Il a signé un contrat de 5 ans ( la durée du mandat présidentiel), rémunéré 6 000 euros net.

"Je suis l’extraterrestre de la bande !"

À 26 ans, il donne des ordres à des policiers expérimentés "non, je n’ai pas le melon. La vérité, c’est que ma nomination à ce poste, ça a fait chier beaucoup de gens. Parce qu’un gamin de 25 ans, qui n’a pas fait l’ENA, qui n’est pas sous-préfet – parce que je suis le seul à ne pas l’être dans l’équipe, je suis l’extraterrestre de la bande ! –, et en plus qui dit les choses, là où il n’y a que des non-dits, évidemment, ça suscite des rancœurs…"

(Photo by Patrick Aventurier/Gamma)

Appartement de 80 mètres carrés

Par "nécessité absolue de service", Patrick Strzoda aurait mis à sa disposition début juillet un appartement de 80 mètres carrés… Et non 300.

Suspendu et rétrogradé, Alexandre Benalla a pourtant géré le retour des Bleus et l’hommage à Simone Veil… "Toutes les missions délicates sont pour moi, mais je ne participe plus aux déplacements du président […] Je suis juste là pour informer l’Élysée s’il y a un problème."

"Le GSPR, c’est l’enfant terrible de l’Élysée."

Selon lui, le GSPR est "l’enfant terrible" de l’Élysée et le service de la protection de la personne (SDLP) l’enfant maudit, "ils nous appellent dix fois par jour pour être dans l’avion avec le président. Ils n’ont qu’un pouvoir de nuisance qu’ils savent mettre en œuvre si vous ne leur donnez pas ce qu’ils veulent, le SDLP"

On a essayé de le "tuer"

"On a essayé de m’atteindre, de me 'tuer', et c’était l’opportunité aussi d’atteindre le président de la République" Alexandre Benalla dit assumer les faits tout en gardant en tête qu’il existe une volonté d’atteindre Emmanuel Macron, "il y a énormément de gens qui se frottent les mains en se disant "ça y est, on s’est débarrassé de lui, il ne va plus nous emmerder, c’est fini". Les gens qui ont sorti cette information sont d’un niveau important."

Alexandre Benalla a entièrement confiance en Gérard Collomb et en son chef de cabinet, Jean-Marie Girier. "On s’est servis de mon affaire pour régler des comptes, ça a pris des proportions… Je dis pas que j’ai servi de fusible, je dis juste que ça a servi plusieurs intérêts, un intérêt pour atteindre le président de la République."

Que faisait-il le 1er mai ?

"Je ne demande pas à être observateur. Je suis invité à être sur place par Laurent Simonin, chef d’état-major à la Préfecture de police. Contrairement à ce que dit le préfet de police, quand il parle de copinage malsain, je n’ai jamais pris une bière ou mangé au restaurant avec Laurent Simonin."

"Je n’y connais rien, déjà je suis surpris."

Selon ses dires, deux jours avant la manifestation, un officier de liaison de l’Élysée lui remet un casque, un ceinturon en cuir, un masque à gaz, un brassard de police et une cotte bleue marquée police et un grade de capitaine dessus. "Puis, j’ai un kit oreillette et le porte radio. On me procure ensuite des rangers et une radio. Je n’y connais rien, déjà je suis surpris. Je mets le brassard dans ma poche au cas où ça camphre, je prends la radio pour savoir ce qui se passe, dans la salle, je n’ai pas parlé à la radio, vous pouvez chercher c’est enregistré, je n’ai aucune légitimité à parler."

Le 1er mai, il descend en salle de commandement et salue Laurent Simonin, le directeur adjoint Éric Belleut et lui parle pendant une dizaine de minutes. "[…] Même s’il l’a oublié, apparemment. Ils me présentent le dispositif. Et on part avec le major, pris en charge dans une Ford Mondeo équipée police, avec le gyrophare."

Lorsqu’il arrive place de la Contrescarpe, "c’est de la guérilla urbaine" affirme-t-il.

"À un moment, je vois ces deux personnes, ce couple qui s’enlaçait tendrement au milieu de la place cinq minutes auparavant. Ils avaient insulté avant, on les avait repérés, c’était les plus agités de la bande, la fille essaie de saisir une table, elle n’y arrive pas, elle jette une chaise, son copain se met au milieu de la place, il jette une bouteille qui arrive sur la tête d’un CRS, elle reprend des bouteilles, ça arrive sur l’épaule d’un CRS, elle fait des bras d’honneur… On les voit sur la vidéo, elle est hystérique et lui aussi."

"Il faut donner un coup de main, on ne va pas laisser faire des délinquants […] c’est très clair dans ma tête. Et la faute que je commets à ce moment-là, c’est d’y aller."

Le soir du 1er mai, il croise Gérard Collomb, " il vient me voir et me serre la main : " Ça va ? Qu’est-ce que tu fais là ?", Gérard Collomb m’identifie visuellement, il sait que je travaille à la présidence de la République." Visiblement ils se connaissent mais Alexandre Benalla pense que le ministre de l’Intérieur n’est pas au courant de ses missions et de son statut.

L’ex-collaborateur affirme ne pas avoir eu de contact avec le président après le 1er mai. Il part en vacances en Bretagne le 4 mai et ne revient à la présidence que deux semaines plus tard, le 22 mai. Pourtant, Alain Gibelin, directeur de l’ordre public et de la circulation (DOPC), a affirmé aux députés avoir croisé Alexandre Benalla lors de réunions pendant ces deux semaines de suspension, avant de se rétracter. Pour le jeune homme, il ment.

"C’est même la deuxième fois qu’il ment. Il dit qu’il n’a appris que le 2 mai que j’étais présent à la manifestation la veille. Ce n’est pas vrai. On a déjeuné quelques jours avant […] À la fin de ce déjeuner, il m’a demandé si je venais toujours le 1er mai et si j’avais reçu l’équipement que je devais recevoir."

Emmanuel Macron le prévient

Quelques jours après son retour, Emmanuel Macron le prend à part et le gronde… "Il me dit : "C’est une faute grave, ça va être compliqué et il faut assumer." Il m’explique que ça n’enlève pas la confiance qu’il a en moi mais que j’ai fait une grosse bêtise."

" Il m’explique que ça n’enlève pas la confiance qu’il a en moi mais que j’ai fait une grosse bêtise."

Après la publication de l’article du Monde, le jeune homme a reçu un appel dans la soirée de la Préfecture de police mais ce dernier refuse de donner un nom. On lui propose de lui donner la vidéo du 1er mai pour "se défendre" face aux accusations de violences sur deux manifestants.

"Bien sûr que ça m’intéresse, si on peut prouver que les gens en face ne sont pas de simples passants mais des casseurs. Je ne sais pas d’où viennent ces images. Je suis en train de dîner dans un restaurant près du palais et quelqu’un vient me donner un CD. […] Ce CD, je ne le regarde pas et je le remets à l’Élysée, à un conseiller communication. Ces images n’ont pas été diffusées."

Lors de la séance photo réalisée par le Monde, Alexandre Benalla était au côté de Michèle Marchand, figure de la presse people et amie du couple Macron. La preuve que dans cette tempête politico-médiatique, l’ancien collaborateur n’est pas complètement seul.