Japon : des victimes de stérilisations forcées parce qu’handicapées, en quête de justice

"Je veux qu’on me rende ce que j’ai perdu, mais je sais bien qu’on ne pourra jamais revenir en arrière."

(© Universal Images Group via Getty Images)

Junko Iizuka se souvient encore très bien du jour où on l’a conduite chez le médecin pour être stérilisée. Elle était adolescente et ne savait pas ce qui était en train de lui arriver. Elle se rappelle ensuite s’être réveillée dans un lit d’hôpital, une immense cicatrice verticale lui barrant le ventre.

Comme des milliers d’autres Japonais – 16 500 selon les statistiques officielles –, la septuagénaire, qui raconte son histoire sous un pseudonyme, a subi une stérilisation forcée à l’âge de 16 ans dans le cadre de l’application d’une loi restée en vigueur jusqu’en 1996, qui visait certaines personnes handicapées.

Ce n’est que plus tard, en entendant ses parents évoquer l’opération, qu’elle a compris ce qui s’était passé. "C’est là que mon angoisse a commencé", se souvient-elle, en recevant l’AFP dans sa petite et proprette maison à Sendai, dans le nord du Japon.

Des pressions politiques mais pas d’excuses officielles

Le texte, instauré en 1949, permettait aux médecins de stériliser les personnes souffrant de handicap mental héréditaire, afin "d’empêcher la naissance d’enfants aux capacités diminuées". L’Allemagne, la Suède et d’autres pays ont eu des lois eugénistes similaires.

En outre, 8 500 personnes ont été opérées avec leur consentement, selon les autorités, même si des juristes estiment qu’elles ont été "de facto forcées", du fait des pressions exercées sur elles ou leurs familles.

Deux ans auparavant, Junko Iizuka avait été internée par sa mère adoptive dans un établissement spécialisé, mais elle n’a jamais été formellement diagnostiquée comme ayant un handicap mental. Son père biologique lui a avoué que des responsables locaux "avaient fait pression à plusieurs reprises" pour qu’il signe le document autorisant l’opération, raconte-t-elle.

Si elle s’est finalement mariée et a adopté un garçon, elle regrette toujours de ne pas avoir eu d’enfant biologique. "Je veux qu’on me rende ce que j’ai perdu, mais je sais bien qu’on ne pourra jamais revenir en arrière. Ce que je ressens est plus fort que de simples regrets", confie-t-elle.

Cela fait maintenant vingt ans que Junko Iizuka se démène auprès des gouvernements successifs pour que le traumatisme qu’elle a subi soit reconnu. Mais les autorités lui ont toujours fait la même réponse : la procédure était légale à l’époque, et elle ne pourra donc recevoir aucune excuse ou compensation.

"Il s’agit d’une évidente violation des droits humains"

(© Karen Kasmauski/Corbis via Getty Images)

C’est exactement le même discours qu’a entendu Michiko Sato en défendant sa belle-sœur Yumi, stérilisée lorsqu’elle était adolescente. Les deux femmes s’expriment également sous un nom d’emprunt. Michiko s’indigne :

"Je me suis lancée dans cette bataille mais pour être honnête, je ressens un grand vide en me demandant : 'Pourquoi devons-nous nous battre alors qu’il s’agit d’une évidente violation des droits humains?'"

La jeune femme a pris connaissance de la situation de Yumi quand elle a épousé le frère de cette dernière, il y a quarante ans : "J’avais 19 ans, Yumi 18 ans… Lorsque sa mère m’en a parlé la première fois, je me suis sentie tellement triste pour toutes les deux." "Pendant des années, je me suis demandée pourquoi elle avait été stérilisée, avant que j’apprenne l’an dernier qu’elle avait été forcée de subir cette opération", explique-t-elle.

La jeune fille souffrait de troubles de l’apprentissage à la suite d’une anesthésie effectuée alors qu’elle n’était qu’un bébé. Son handicap n’était pas héréditaire, mais elle a malgré tout été stérilisée. Avec l’aide de Michiko, elle a porté plainte contre le gouvernement, une première dans le pays, pour demander des excuses et un dédommagement.

Des années de souffrance

Cette plainte a poussé d’autres victimes à sortir de l’ombre, comme cet homme de 70 ans qui a entendu parler de l’affaire de Yumi Sato et s’est dit : "Est-ce que ce n’est pas la même chose qui m’est arrivée ?", "Je souffre depuis des années à cause de cela", confiait-il récemment à des journalistes sous couvert d’anonymat.

Il s’est marié des années plus tard mais n’a osé en parler à son épouse que peu de temps avant son décès, en 2013. "Je souffrais lorsque je voyais ma femme avec l’enfant d’autres personnes dans les bras", se souvient-il. "J’ai porté ce fardeau dans mon cœur pendant tellement d’années…"

Le gouvernement a demandé au tribunal de rejeter la plainte de Yumi Sato, a indiqué l’avocat de cette dernière, Koji Niisato. Mais en mars dernier, des députés se sont engagés à étudier la mise en place de compensations pour les personnes concernées.

Les victimes et leurs avocats estiment eux que les choses avancent trop lentement : "Je me rapproche de la tombe", a plaidé Junko Iizuka devant des élus le mois dernier, alors qu’elle se bat contre un cancer du sein. "Tout le monde vieillit. S’il vous plaît, avancez rapidement", les a-t-elle pressés.

Konbini avec AFP